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Gabon Tribune Libre : « Le Gabon est à un tournant de son Histoire », selon Brice Laccruche Alihanga


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A quelques jours du Dialogue national appelé de tous vœux par Ali Bongo Ondimba, une grand’messe que s’apprête à organiser les autorités du pays, le patron de l’Association des Jeunes Emergents Volontaires, l’AJEV, a tenu à apporter sa pierre à l’édifice. Dans une publication sur sa page facebook, (Ndlr : reprise également par nos confrères de Gabonreview.com), Brice Laccruche Alihanga révèle les conditions sine qua non dont il faut tenir compte pour la réussite du Dialogue national. Gaboneco.com publie en l’état la tribune de Brice Laccruche Alihanga.

Au Gabon, un dialogue national est convoqué par le chef de l’Etat. Il débutera le 28 mars prochain. Saluons tout d’abord cette initiative. Faire dialoguer ensemble une société gabonaise qui a beaucoup souffert des divisions nées de la crise post-électorales de 2016 est une nécessité. Ainsi, prendre l’initiative de réunir autour d’une même table de discussion les différents protagonistes pour tenter de rapprocher des points de vue, parfois diamétralement opposés, ne peut donc qu’être approuvé.

Mais pour lui donner toute sa plénitude, ce dialogue national doit être réellement inclusif. Dans l’idéal, cela supposait de ne pas le limiter à la seule classe politique. La société civile, à défaut d’être conviée à la table de discussion pour toutes les phases – ce qui aurait été hautement souhaitable –, devrait pouvoir faire entendre sa voix le plus fortement possible. Mais il nous faut aller de l’avant. Prenons donc acte de la méthodologie telle qu’elle a été arrêtée. Concentrons-nous donc désormais moins sur la composition du tour de table que sur les questions de fond qui ont vocation à y être débattues. C’est là-dessus que notre effort doit porter.

C’est d’autant plus crucial que ce dialogue est une chance à ne surtout pas gâcher. Il doit permettre au Gabon de relever les principaux défis auxquels il est confronté. Or, ceux-ci excèdent largement les seuls champs politique et institutionnel. Par ailleurs, si le périmètre de la discussion est limité à ces seuls sujets, on court le risque – comme cela fut hélas le cas par le passé – de voir ce type de dialogue ne déboucher que sur un partage du pouvoir entre élites politiques. Il faut à tout prix l’éviter.

Une fois l’objectif fixé, pour être en mesure d’affronter les problèmes, nous devons au préalable poser un regard lucide sur la société gabonaise. Or celle-ci apparait profondément divisée, bien au-delà des clivages politiques traditionnels. Ce sont ces multiples fractures, plus ou moins visibles, qui minent la cohésion de notre société et menacent à terme – si on n’y prend pas garde – notre unité. C’est pourquoi il nous faut y répondre. Sans plus attendre, avec vigueur et résolution. Le dialogue national nous en donne l’occasion.

Certes, il ne s’agit pas de nier la dimension politique et institutionnelle des défis que le Gabon a à surmonter. Mais les fêlures sont aussi – et peut être surtout – d’ordre économique, social, sociétal et géographique. Etablir un diagnostic exhaustif et objectif sur l’état de notre société nous permettrait, à l’évidence, de forger des réponses adaptées aux maux qui la fracturent de manière lancinante et insidieuse depuis trop longtemps. Ceux-ci sont multiples. En voici quelques-uns :

– Une éducation à deux ou trois vitesses : au Gabon, en dépit des récents investissements du gouvernement, l’école publique est paralysée par le manque d’enseignants et par des infrastructures scolaires obsolètes. A l’inverse, les écoles privées et conventionnées, sans offrir toutes les garanties d’un enseignement de qualité, se portent bien, ce qui accentue la ségrégation scolaire entre ceux qui y ont accès et ceux qui doivent se « contenter » du système public. Il y a donc deux catégories de familles au Gabon : celles – une minorité privilégiée – qui ont les moyens de faire bénéficier leurs enfants toute l’année d’un enseignement supposément de qualité et celles – les plus nombreuses – qui sont sous la menace permanente de grèves, voire d’années scolaires blanches.

– Le chômage des jeunes : selon la Banque mondiale, 30,9 % des jeunes hommes au Gabon étaient sans emploi en 2014 ; c’était le cas de 40,8 % des jeunes femmes. Des chiffres d’autant plus préoccupants qu’ils sont sans doute sous-évalués. Et encore, heureusement que le secteur informel prend le relais, jouant ainsi un rôle d’amortisseur. Mais il s’agit d’un pis-aller dont on ne peut se satisfaire. Ce niveau de chômage endémique est entre autres la conséquence de la difficulté d’accès au marché de l’emploi, en particulier pour les jeunes. Celle-ci est rendue d’autant plus prégnante que beaucoup de jeunes Gabonais souffrent d’un déficit d’employabilité (dû à un écart entre la formation reçue et les besoins réels en termes de compétences sur le marché du travail : la fameuse inadéquation formation – emploi). Réduire ce hiatus est impératif pour lutter efficacement et durablement contre l’inactivité des jeunes.

– Le mal-logement : c’est l’une des nombreuses conséquences du chômage, chez les jeunes notamment. Sans emploi décent, il est impossible de se loger et d’avancer dans la vie. Mais la difficulté en la matière touche une frange très large de nos concitoyens, en particulier nos ainés. D’où la nécessité de mettre en place des politiques très ambitieuses en matière de logement. C’est un comble de ne pas trouver à se loger alors que l’espace disponible abonde, le Gabon étant un des pays où la densité de population est la plus faible au monde (moins de 7 habitants au km carré) !

– L’inégalité des chances : un jeune Gabonais n’a clairement pas les mêmes chances de réussite s’il nait dans une famille modeste de Kinguélé ou de la Sorbonne, ou s’il grandit dans un foyer aisé du Haut-de gué-gué ou de Batterie IV. L’insupportable déterminisme social qui en découle, en sur-favorisant la naissance au détriment de la compétence, rompt la promesse républicaine d’égalité. Ce type d’inégalités est vécu par les personnes qui en sont victimes comme une violence extrême.

– La société du non-mérite : l’inégalité des chances aboutit à la constitution d’une société où le mérite n’est nullement une valeur cardinale, ce qui est à la fois immoral et inefficace. Au Gabon, les passe-droits, les accointances et les « placements » sont depuis trop longtemps perçus comme des voies royales pour accéder aux responsabilités et aux emplois les plus en vue. La méritocratie est vécue comme un concept exogène, étranger, éloigné des réalités bantoues, comme si le Gabon était condamné à la médiocratie.

– La fracture territoriale : Entre Libreville et le reste du Gabon, il y a un monde… Si le taux de chômage est déjà important dans la capitale, que dire des autres territoires où il est massif. Partout en province, le désœuvrement et l’exode rural ont dégarni les villes. On tente de se raccrocher aux vestiges d’un temps révolu que l’on évoque avec nostalgie. Les populations dans leur grande majorité se sentent au mieux laissées pour compte, au pire stigmatisées et assignées à résidence. Certaines provinces et communes ont bénéficié, il est vrai, de l’installation de quelques structures d’Etat ou de l’implantation d’entreprises ou groupes privés. Mais en réalité, en province, l’activité, même dans les villes, demeure atone, privant ses habitants de toute perspective. Chacun garde à l’esprit le contraste entre la puissante et riche Akanda et la belle endormie Makokou, ou encore entre la fière Tchibanga et la précieuse Moanda. Bref, chacun son territoire, chacun son Gabon. Pire, sur ces disparités territoriales se greffent des tensions ethniques, qui fracturent la société entre groupes réputés, pour les uns, avoir été bien servis en postes au gouvernement ou dans la haute administration et, pour les autres, avoir été laissés sur le bas-côté. Ainsi, le poison de la division ethnique déchire-t-il peu à peu le tissu de la société gabonaise.

– L’absence d’implication de la jeunesse dans les prises de décision : nos jeunes sont largement absents des instances de décision aussi bien au niveau national que local. Une situation d’autant plus inacceptable que le Gabon, à l’instar du reste du continent africain, est un pays extrêmement jeune : les moins de 25 ans y représentent plus de 60 % de la population. Une plus grande prise en compte de leurs points de vue et de leurs préoccupations passent inévitablement par une meilleure représentation dans les instances de décision à tous les échelons. Le calendrier faisant bien les choses, dans quelques jours, un nouveau président du Conseil National de la Jeunesse Gabonaise sera élu. Souhaitons que ses responsabilités ne se limitent pas à l’exercice d’un magistère – un de plus – de la parole.

Il est grand temps d’ouvrir les yeux. Le peuple n’en peut plus de ces élites endogamiques qui fonctionnent en cercle fermé, ne parlent qu’à elles-mêmes, jouent au jeu des chaises musicales pour se répartir les postes, se cooptent, s’allient, se combattent, avant de se rabibocher et qui, quoi qu’il arrive, continuent de s’enrichir et n’ont d’autre d’ambition que celle de perpétuer leurs privilèges. C’est ce système, complétement vicié, qui est à l’origine du profond malaise au sein de la société gabonaise. Ceux qui ont échoué à développer leur pays doivent d’urgence céder la place à ceux qui ont les capacités et la volonté d’œuvrer pour son développement au nom de l’intérêt général. Car tout Gabonais n’aspire qu’à une seule chose : vivre de manière décente en offrant à ses enfants la possibilité d’une vie encore meilleure.

Le Gabon est à un tournant de son Histoire. Les événements post-électoraux de 2016 ont rouvert en son sein des plaies que l’on pensait – en tout cas, pour certaines d’entre elles – cautérisées. Si nous voulons demain rester soudés dans un Gabon uni, ce qui est notre volonté à tous, il nous faut régler tous les problèmes à l’origine de la fracture qui déchire la société gabonaise. Le dialogue, convoqué par le chef de l’Etat, Ali Bongo Ondimba, nous en donne l’opportunité. Ne laissons pas passer notre chance ! Notre unité nationale et notre cohésion sociale en dépendent.

Brice Laccruche Alihanga, Président de l’AJEV, Association populaire et citoyenne.



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